Le seuil d’intégrité

Avant de me lancer en tant qu’indépendant, j’ai travaillé durant 15 ans comme gestionnaire de projets au sein de plusieurs agences de traduction belges.

Même si je ne comprends toujours pas très bien comment j’ai pu exercer cette fonction aussi longtemps, cette période m’a permis d’acquérir une perspective unique sur le fonctionnement des grandes agences de traduction. J’ai, en effet, appris qu’il existait une énorme différence entre ce que promettent les agences de traduction dans leur marketing et ce qu’elles fournissent véritablement à leurs clients.

Il arrivait parfois que l’un de nos clients nous sollicite pour un projet de traduction volumineux, mais demande un délai tout à fait irréaliste ou nourrisse des attentes insensées. Ma réaction naturelle consistait alors à refuser le projet, car il était impossible de fournir des traductions de qualité au client.

Mais ce n’était pas du goût de tout le monde. Le directeur me contraignait chaque fois à accepter le projet et à l’exécuter. L’impossibilité de fournir la qualité si souvent vantée dans le marketing de l’agence n’avait aucune importance. Seul le chiffres d’affaires comptait.

Ce raisonnement ne s’appliquait d’ailleurs pas uniquement aux projets irréalistes. Aucune des agences dans lesquelles j’ai travaillé ne faisait réviser les traductions dans les règles de l’art, c’est-à-dire en demandant à un second traducteur de vérifier toutes les phrases de la traduction une par une, aussi bien au niveau de la langue que du contenu.

Ces agences de traduction n’avaient aucun problème à sacrifier leur intégrité au profit du chiffre d’affaires.

Lorsque je me suis lancé en tant qu’indépendant, je voulais croire qu’il était possible de travailler autrement. J’opté pour la qualité et me suis promis de ne jamais franchir ce seuil d’intégrité et de ne jamais céder à l’appel du chiffre d’affaires supplémentaire.

Récemment, j’ai reçu une demande d’un client régulier, mais après seulement quelques minutes, je me suis rendu compte qu’elle serait impossible à satisfaire. Je ne pourrais tout simplement pas lui fournir une traduction de qualité tout en respectant le délai imposé.

Ne pouvais-je dès lors pas fournir une traduction « bâclée », afin de toute de même servir mon client ? J’aurais pu, mais je n’ai pas voulu. En effet, cette traduction n’aurait pas satisfait au seuil de qualité que je m’étais fixé. Or, ce seuil et donc mon intégrité constituent ma ligne de conduite. Même si mon client avait été disposé à payer un important supplément pour le projet, je n’aurais pas transigé à mes principes.

Ai-je perdu mon client ? Pourquoi serait-ce le cas ? Mon client a respecté ma décision et s’est montré plus que satisfait des conseils que je lui ai prodigués pour qu’il puisse réaliser lui-même une traduction « bâclée ». Il reviendra certainement vers moi, car il sait désormais que, contrairement à d’autres, je ne badine pas avec la qualité, mais la fais passer au premier plan.

Ce seuil d’intégrité constitue un puissant élément de marketing, qui me caractérise en tant qu’entrepreneur, à condition bien sûr de ne jamais y déroger.

Et vous, vous êtes-vous fixé un tel seuil ?